Vol de jour

de Mathilde Benignus

 

Une production Ana Films

Un souvenir ancien : mon père m’apprend à faire voler un modèle réduit d’avion, nous sommes seuls face à la forêt, quelque part dans les Vosges. C’est une réplique de planeur, un oiseau blanc aux longs bras. De toutes nos forces, nous lançons l’avion qui plane sur plusieurs centaines de mètres. Un souffle d’air le fait s’envoler trop haut, trop loin, pour finalement faire un piqué brutal et se planter dans l’immense forêt. Réaction de mon père, résigné : il faut l’accepter, l’avion est perdu, voilà tout. J’ai 10 ans et je m’y refuse. Je pars le chercher en forêt. La forêt est très dense, il n’y a presque aucune chance pour qu’on le retrouve. Mon père n’a pas d’autres choix que de me suivre. A peine un quart d’heure plus tard, nous retrouvons l’avion. C’est une chance inouïe.

 

Un souvenir récent : mon père vient me rendre visite à Berlin, où j’habite. Nous louons des vélos, on roule toute la journée. Le dernier soir, juste avant son départ, je propose d’aller visiter un dernier endroit : l’ancien aéroport de Tempelhof, reconverti en immense terrain ouvert au public. Il est partant, on reprend nos vélos et on monte la côte bordée d’arbres jusqu’au bitume. La lumière du soir est bleue, irréelle. On roule maintenant sur l’ancienne piste de décollage, en vent arrière, on dirait vraiment qu’on s’envole. A la fin de la piste, devant l’ancien terminal aéroportuaire sont entreposés des carcasses d’avions. Je vois mon père continuer à rouler jusqu’au bout de la piste pour s’arrêter net, devant la grille, en face des avions. Il me crie : « Grande ! (c’est mon surnom) C’est le même avion dans lequel mon père s’est écrasé ! »

 

Le souvenir d’un été en famille, mes parents ont loué une maison de berger à proximité d’un terrain d’aviation. Mon père offre une leçon de planeur à qui le souhaite. Je décide de l’accompagner, je verrai comment je me sens une fois sur le terrain. A la vue des avions aux cockpits minuscules et aux ailes démesurées, je perds toute envie de voler. Je refuse de monter dans une de ces machines où les boulons dépassent, je ne suis pas prête à risquer de mourir. Mon père y va. A l’époque j’avais un magnétophone que je trainais partout avec moi et j’enregistre ce qui me semble durer une éternité : le bruit du vent assourdissant couvrant l’avion dans lequel vole mon père. Je passe l’heure qui suit à ronger mon frein, pétrie de remords, je ne le perds pas l’avion des yeux une seule seconde. Ce jour là j’ai compris que je me préparais à la mort de mon père.